Changpeng Zhao, fondateur de Binance, plaide pour que les États inscrivent leurs actions et leurs monnaies sur la blockchain afin d’ouvrir les marchés aux investisseurs du monde entier. L’enjeu est concret : faciliter l’accès transfrontalier et accroître l’usage numérique des devises, mais la route reste semée d’obstacles réglementaires.
Une ambition pour des marchés « 24/7 »
Le projet de CZ repose sur l’idée que des titres traditionnels puissent être transformés en jetons échangeables sur des réseaux décentralisés, tandis que des stablecoins nationaux serviraient de rails monétaires. Dans cette configuration, une action d’une entreprise cotée pourrait être acquise directement par un investisseur basé à l’autre bout du globe, sans passer par les circuits classiques du courtage international.
Cela signifierait, selon ses partisans, la possibilité de rendre une place financière locale accessible en continu, au-delà des fuseaux horaires. La tokenisation des titres progresse déjà dans plusieurs secteurs, notamment pour les obligations et certains fonds.
Binance veut jouer le rôle de place de liquidité
Pour que ce modèle fonctionne, il ne suffit pas de créer des jetons : il faut aussi garantir la liquidité, des carnets d’ordres profonds et une exécution fiable. C’est précisément le rôle que Binance ambitionne d’endosser : offrir une plateforme capable d’agréger acheteurs et vendeurs à grande échelle.
Des études internes et des acteurs du marché estiment que la tokenisation pourrait attirer des centaines de millions d’utilisateurs supplémentaires si ces conditions sont réunies. Les institutions financières traditionnelles multiplient d’ailleurs leurs expérimentations cryptographiques.
Mais tous les jetons ne se valent pas. Certains représentent réellement des titres conservés en réserve, d’autres sont des produits synthétiques qui répliquent un prix sans conférer nécessairement les mêmes droits.
- Jeton adossé : l’investisseur détient une créance sur un dépositaire qui conserve les titres physiques ou électroniques.
- Produit synthétique : exposition au prix sans détention directe du titre, souvent sans droit de vote ni accès automatique aux dividendes.
- La qualité de la garde, la transparence des audits et les mécanismes de remboursement sont déterminants pour la sécurité des porteurs.
En pratique, la blockchain ne supprime pas automatiquement les intermédiaires : émetteur du jeton, dépositaire des actions et plateforme d’échange restent des maillons essentiels, et autant de sources de risque.
MiCA et le frein européen
Le principal frein à cette internationalisation tient à la réglementation. Binance a déposé un dossier auprès d’une autorité en Europe dans le cadre du régime MiCA, mais son approbation n’est pas acquise et la période transitoire impose des échéances strictes.
La société affirme avoir collaboré avec les autorités pendant de longs mois et n’avoir reçu aucune notification formelle de refus. Reste que, sans licence européenne valide avant la fin de la période transitoire, son accès au marché des 27 États deviendrait fortement limité.
Plus largement, la tokenisation ne peut contourner les règles nationales sur les valeurs mobilières, la lutte contre le blanchiment et la protection des investisseurs. Les titres restent soumis à des cadres nationaux qui visent à préserver la transparence, les droits des actionnaires et la stabilité du système financier.
Au-delà du dossier Binance, la question est stratégique pour les États : faut-il favoriser l’essor d’infrastructures numériques ouvertes aux capitaux étrangers, au risque d’exposer les marchés à de nouveaux défis de surveillance et de conformité ?
La technologie ouvre des possibilités concrètes d’élargir l’accès aux marchés, mais la concrétisation de cette vision dépendra autant des garanties juridiques et opérationnelles fournies par les acteurs que des décisions prises, pays par pays, par les régulateurs.



